Les cartes dans la peinture de Vermeer / Maps in Vermeer’s paintings

Johannes Vermeer, Le Géographe (vers 1668-1669) (Städel Museum, Francfort)

Johannes Vermeer est un peintre hollandais du XVIIème siècle (1632-1675), aujourd’hui mondialement connu. Sur les 37 œuvres connues de l’artiste, plusieurs comportent des cartes accrochées au mur des intérieurs représentés, thème privilégié du peintre. Simples objets de décor ou symboles à la signification plus ou moins évidente, les cartes de Vermeer méritent d’être évoquées. Elles furent peintes d’une façon réfléchie et avec une grande précision. Ces éléments rentrent en écho avec les personnages des tableaux, pour montrer « le quotidien d’une Hollande mise en scène et fantasmée« .

Johannes Vermeer is a Dutch painter of the XVIIth century (1632-1675), today world famous. Of the 37 works known to the artist, several are containing maps, hanging on the wall of the interiors depicted, a favorite theme of the painter. Simple objects of decoration or symbols with a more or less obvious meaning, the maps of Vermeer deserve to be evoked. They were painted in a reflected way and with great precision. These elements echo the characters of the paintings, to show « the daily life of a Holland staged and fantasized ».

Français

Une jeune fille assoupie (vers 1657) (Metropolitan Museum of Art, New-York)

Comme on l’a déjà évoqué ici, des cartes apparaissent dans de nombreux tableaux de Vermeer. Les cartes sont présentes accrochées aux murs, derrière les personnages sur lesquels le regard est d’abord attiré. C’est notamment le cas dans Une jeune fille assoupieL’Officier et la jeune femme riant, Jeune femme à l’aiguière, La Femme au luth, La Femme en bleu lisant une lettre, L’art de la peinture  ou encore dans le très célèbre Géographe. Les sources cartographiques de Vermeer ont déjà été étudiées (James A. Welu Vermeer : His Cartographic Sources. The Art Bulletin. Vol. 57, No. 4 (Dec., 1975), pp. 529-547).

Jeune femme à l’aiguière (1662) (Metropolitan Museum of Art, New York)

Dans La jeune fille assoupie (vers 1657), Vermeer représente de façon très discrète le bord gauche d’une carte accrochée à l’un des murs sur la droite du tableau. Mais il est impossible d’identifier de quelle carte il s’agit. Comme le propose le documentaire « La revanche de Vermeer« , réalisé par Jean-Pierre et Guillaume Cottet et récemment diffusée sur la chaîne ARTE, dans ce tableau « Vermeer pose les fondements de sa manière. L’espace est rigoureusement aménagé pour faire barrière au spectateur. Le temps est suspendu« .

La Femme au luth (vers 1662-1663) (Metropolitan Museum of Art, New York)

Par ailleurs, comme pour plusieurs toiles de Vermeer « la radiographie de la toile montre que le peintre a effectué des corrections, des repentirs (…). Ces modifications révèlent une évolution de la pensée du peintre, sa volonté d’en dire moins. Il préfère la souplesse de la suggestion à la rigidité du récit. Vermeer créé des espaces pour laisser la place à notre imagination et en élaborant notre propre interprétation, nous nous approprions l’œuvre« .

La Femme en bleu lisant une lettre (vers 1662-1663) (Rijksmuseum, Amsterdam)

Dans La Femme au luth (vers 1662-1663), Vermeer a représenté une carte de Willem Janszoon Blaeu, Europæ Nova Descriptio Ioannes Blaeu, réalisée vers 1659. Willem Janszoon Blaeu était l’un des plus célèbres cartographes de la fin du XVIIème siècle. Ses deux fils, Johannes et Cornelis, furent également cartographes et éditeurs de cartes, atlas et globes. En 1633, Blaeu devient le fournisseur des cartes de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oostindische Compagnie ou VOC). Cette puissante compagnie commerce fut créée par les Provinces-Unies en 1602.

L’Officier et la jeune femme riant (1657) (The Frick Collection, New York)

Dans La Femme en bleu lisant une lettre, c’est une carte de la Hollande et la Frise-Occidentale qui apparaît derrière le personnage principal. Cette carte présente la particularité d’être orientée avec l’ouest en haut comme le montre ce zoom sur le tableau de Vermeer. Si on fait pivoter cette image de 90° vers la droite, on retrouve une carte orientée avec le nord vers le haut. On peut alors la comparer à une carte actuelle de la même zone géographique.

Extrait du tableau de Vermeer et carte de la partie occidentale des Pays-Bas

Dans le tableau L’art de la peinture, apparaît une autre carte. Il s’agit de la carte des 17 Provinces de Claes Jansz Visscher. Claes Jansz Visscher fut un dessinateur, graveur, imprimeur et éditeur néerlandais, père de Nicolas Visscher et grand-père de Nicolaes Visscher II, qui furent tous les deux cartographes. Ici aussi cette carte est orientée avec le nord vers le côté droit de la carte. A propos de L’art de la peinture, le documentaire « La revanche de Vermeer » affirme que cette œuvre est « une sorte de testament poétique (…) L’art de la peinture occupe une place majeure dans l’œuvre et la vie de Vermeer. Le tableau est un des plus grands par la taille et le plus complexe par le sens. C’est une des deux allégories peintes au cours de sa carrière (…) Vermeer exprime par une mise en scène, un assemblage d’objets, la vision de son métier et ses propres ambitions (…) Le sens de la carte des dix-sept provinces accrochée au mur fait gloser. Certains y voient la nostalgie d’un territoire qui n’aurait pas été séparé, la qualité du jeu de la lumière sur les plis du papier suscite l’admiration. Vermeer est le seul peintre à utiliser des cartes géographiques comme un élément pictural aussi fort.« 

L’art de la peinture (vers 1668) (Kunsthistorisches Museum, Vienne)

Par la perfection du trait, par la finesse des effets de lumière, ou encore par la signification allégorique des éléments mis en scène, Vermeer revendique une ambition extrême avec cette œuvre. Le temps, représenté par la jeune femme, figure de Clio, muse de l’histoire, et l’espace, symbolisé par la géographie, sont réunis ici pour permettre à l’artiste, représenté de dos dans le tableau, de s’affranchir des limites de la condition humaine, imparfaite et mortelle, et aspirer ainsi à la perfection et à l’éternité. Cette œuvre, longtemps disputée entre les successeurs du peintre, fit partie des œuvres qu’Adolf Hitler acheta en 1940 pour 1,5 million de marks à un comte autrichien. Il fut découvert par les soldats américains chargés à la fin de la seconde guerre mondiale de retrouver les œuvres d’art volées par la nazis.

Dans La lettre d’amour (1667-68), Vermeer a glissé une carte dans l’ombre sur la partie gauche du tableau. Il s’agit d’une carte de la Hollande et de la Frise Occidentale, éditée en 1620 qui présente là aussi le nord vers la droite de la carte.

La lettre d’amour (1667-1668) (Rijksmuseum, Amsterdam)

Dans Le Géographe (1669) (illustration en haut de ce billet), Vermeer a représenté une carte accrochée au mur du cabinet du géographe dont il est l’un des attributs à côté d’autres objets : globe sur le dessus de l’armoire et tourné vers l’océan Indien, atlas ouvert et carte roulée devant le personnage, compas dans ses mains, etc.

Longtemps, la carte représentée dans ce tableau ne fut pas identifiée. On sait aujourd’hui de quelle carte il s’agit grâce à l’ouvrage de Jerry Broton « Une histoire du monde en 12 cartes« . L’auteur indique (p. 295) que la carte représentée est la Carte marine de l’Europe de Willem Janszoon Blaeu, célèbre cartographe hollandais du XVIIème siècle, déjà mentionné ci-dessus. Pour Broton, la carte daterait de 1605, mais une autre édition de celle-ci a été publiée en 1621 avec de légères différences.

En observant bien la version numérique à haute définition disponible de ce tableau, on peut reconnaître les formes caractéristiques de plusieurs pays de l’Europe occidentale et du nord de l’Afrique. On comprend alors que le tableau est là aussi disposé avec le nord à la droite du tableau. On peut lire le terme OCEANUS dans le haut du tableau qui correspond en fait à l’ouest.

Johannes Vermeer, Le Géographe, 1666, détail (Städel Museum, Francfort) et Willem Janszoon Blaeu Carte marine de l’Europe, 1605 ou 1620, détail

Au XVIIème siècle, la convention du nord vers le haut des cartes n’était pas encore bien établie. Une rotation du tableau de 90° vers la gauche permet de retrouver une orientation de celui-ci avec le nord vers le haut. Dans le tableau de Vermeer, seule la partie occidentale de la carte de Blaeu est représentée, montrant ainsi les espaces d’intérêt pour le peintre et pour les Pays-Bas de l’époque.

Pourquoi Vermeer a-t-il représenté aussi souvent des cartes dans ses tableaux ? Dans le documentaire « La revanche de Vermeer« , il est évoqué que « la répétitivité fait partie des structures mentales du peintre. Vermeer nous montre sur chaque tableau ce que Proust appelle les fragments d’un même monde« . Pour la philosophe Christine Buci-Glücksmann,Vermeer est comme un « intimiste de l’univers (…) Un tableau de Vermeer, pour moi, c’est un fragment d’infini rendu à la peinture. C’est un jeu entre ce qui est extérieur et ce qui est intérieur. La carte, comme le globe, sont au fond des métaphores du monde dans l’intimité d’une chambre. »
Pour Daniel Arasse « Le prestige des cartes géographiques [dans les tableaux de Vermeer] tient à ce qu’elles font connaître des lieux ou des pays éloignés, inconnus de celui qui les regarde, et dont elles mettent une représentation exacte devant les yeux » (L’Ambition de Vermeer. Ed. Adam Biro 2008, p. 125).

Willem Janszoon Blaeu Carte marine de l’Europe, 1605 ou 1621

Willem Janszoon Blaeu, Europæ Nova Descriptio Ioannes Blaeu (vers 1659) (Koninklijke Bibliotheek van Denemarken)

Dans un article paru en 1987 dans la revue Mappemonde, Jean Martinon propose une autre lecture de la présence des cartes dans les tableaux du maître flamand : « La carte objet décoratif introduit avec les tableaux, dans la culture européenne, la représentation réaliste du paysage. (…) La carte devient paysage. Le peintre joue avec les formes offertes par les contours continentaux jusqu’à créer une certaine confusion avec le tableau : la carte peinte en trompe-l’œil, avec les cassures de ses plis, le vernis jaune, soutenue et étirée par deux axes en bois tourné. Voici la carte enfermée dans son cadre comme une fenêtre. »
On a pu voir récemment plusieurs de ces tableaux du « sphinx de Delft », lors de l’exposition « Vermeer et les maîtres de la peinture de genre », qui a eu lieu au musée du Louvre à Paris du 22 février au 22 mai 2017. A cette occasion, France Culture a diffusé quatre émissions sur Vermeer dans le cadre des Chemins de la philosophie qui sont réécoutables sur le site de la radio.

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Reference/Référence

  • Work Title/Titre de l’œuvre : Divers tableaux
  • Author/Auteur : Johannes Vermeer
  • Year/Année : Entre 1657 et 1669
  • Field/Domaine : Peinture
  • Type : Huile
  • Edition/Production :
  • Language/Langue :
  • Geographical location/localisation géographique : #Pays-Bas
  • Remarks/Notes:
    • Machinery/Dispositif : Cartes dans plusieurs tableaux de Vermeer
    • Location in work/localisation dans l’œuvre :
    • Geographical location/localisation géographique :
    • Remarks/Notes :
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